Le taxi s'arrêta à un coin de rue, près d'un parc. Au moment de descendre, je sortis mes yens pour payer, mais le jeune homme s'offusqua ouvertement, plaisanta et paya, en remettant énergiquement mon argent dans mon sac. Je reconnus le fameux "arigato" (ありがとう) et d'autres formules de politesses qui devaient être dans les vagues de "passez une bonne journée" ( 天気の良い日を過しなさい ).
Me prenant par la main, maintenant sans aucune gêne, il me tira vers le parc. La propreté des lieux me surprit. Bien sûr, j'en avais vue dans les drames ou dans les mangas, mais la réalité était si fidèle réflexion de la fiction médiatisée que cela me toucha quand même à un degré considérable.
Je sortis mon appareil photo et commençai à prendre des photos de tout sous tous les angles possibles. Les balançoires, les glissoires, les bancs. Tout était impeccable et bien ordonné. D'une précision calculée pour le confort, l'amusement et la beauté visuelle que l'ensemble représentait. Il était encore trop tôt pour que le parc soit fréquenté et l'air tiède se réchauffait tout doucement. Mon guide s'assit sur une balançoire et me regardait en souriant. Il prit le dictionnaire que j'avais déposée près du poteau et le feuilleta. Son air absorbé était ultra photogénique et je ne pus résister à la tentation de le croquer sur le vif, comme disent les photographes. Il me sourit encore et se prêta au jeu, m'offrant des regards et des sourires parfaits pour la caméra.
"You are good!" (Tu es bon !)
Je ne pus me retenir de partager cette exclamation, même si je me rendis compte dans la seconde après qu'il n'avait probablement pas compris.
Je lui pris doucement le dictionnaire des mains pour chercher le mot dans le dictionnaire et le pointai. Il le prononça et y rajouta un "arigato" plus doux et pas exactement gêné, mais peut être dans les tons de la reconnaissance sincère.
La valeur du compliment des étrangers est plus forte puisqu'un étranger n'a aucun compte à rendre à personne, et que son opinion est directe et claire. L'étranger n'a aucun besoin de travestir la vérité de la plus fine diplomatie pour ne pas heurter les sentiments - ainsi que la relation qui le lierait à la personne concernée, soit le receveur.
Je pris une dernière photo spontanée de son visage et fermai ma caméra. Il se leva et nous traversâmes le parc pour abouter dans un quartier comme entre deux mondes. Entre la banlieue où habitaient les honnêtes et travailleurs citadins, et le centre ville, leur lieu d'existence du lever au coucher du soleil. Nous nous rapprochions donc du coeur palpitant de Tokyo. De la même manière, mon propre coeur palpitait et s'accélérait comme la circulation des automobiles quelques rues plus loin.
La rue, cimentée comme partout ailleurs dans le monde, semblait pourtant plus confortable ici. Nulle part je ne vis de très larges fissures ou de nids de poules. Les arbres étaient hauts et beaux, en santé, verts. Sur les côtés, les rayons du soleil qui parvenaient jusqu'au sol, en passant au travers du feuillage abondant des arbres, formaient un patchwork chaotique et mobile sous mes pieds, sur mon visage.
Je m'arrêtai soudain, en plein milieu de notre marche, fermai les yeux et respirai à fond.
"Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse ... Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse?" dis-je à voix haute à moi même, soudain inspirée par les paroles sages de Musset. Avait-il lui même connu pareille exaltation ?
C'était en français mais je pouvais me permettre ce petit luxe.
Lorsque j'ouvris les yeux, il se tenait très proche devant moi, me regardait avec une expression interrogative sur le visage.
"Furansujin ?" (フランス語)
J'approuvai de la tête. Sa manière de le dire était tellement mignonne. Je ne pus m'en empêcher de répéter après lui, dans un murmure incertain mais en essayant de reproduire les mêmes sons que lui.
Soudain il éclata de rire. Je souris, ne sachant pas pourquoi il riait. Je pensais qu'à coup sûr ma prononciation était écorchée ou très prononcée ou à vif.
"Kazuya Kamenashi" ( 亀梨和也 ) dit il en se penchant devant moi à la manière polie de le faire.
Je souriais quand il se releva pour me faire face.
"Tökés Emilia" (Teu-ké-shh Êmili-aw)
Je prononçai mon nom en hongrois, je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être que je voulais être authentique. Je me penchai à mon tour et me relevai après un moment que je calculai comme respectable et poli.
Il avait ses bras le long de son corps et je remarquai à quel point il était mince et délicat physiquement et pourtant l'assurance qui se dégageait de lui ... non que ce fut foudroyant et brutal, mais appréciable par sa présence vraiment notable et prononcé juste ce qu'il fallait pour que je change ma perception de lui.
Je me répétai son prénom dans ma tête. "Kamenashi. Kamenashi. Kame-na-shi." C'était un prénom auquel je n'étais pas habituée, mais il ests vrai que mes connaissances du monde japonais se limitaient honteusement aux shoujo mangas et aux animés.
Après ce moment de présentations plus ou moins formels, il me reprit la main et me guida à travers le quartier, qu'il indique sur une page de mon guide routier comme étant Shinjiku. Nous frôlions le coeur, l'âme de Tokyo.
J'essayais d'analyser la manière dont il me tenait la main, mais rien n'y était flagrant. Sa poigne était douce et ferme mais rien d'intime ou de possessif. Parfaitement poli et courtois, formel et détaché sans l'être tout a fait. Cela me fascina complètement. Ces gens pouvaient être complexes même dans leur manière - simple de base - d'exister et d'agir - et de serrer la main d'une étrangère.
* * *
Il me fit visiter les grandes avenues, les petites rues. Nous traversâmes des passages historiques, des immeubles à bureaux hauts comme s'ils voulaient la prétention d'effleurer les avions, des constructions faits de verre et de béton aux lignes précises et harmonieuses, des petites boutiques charmantes, des marchants enthousiastes ou à moitié endormis, tout dépendant de la fréquentions de leurs établissements respectifs. Les symboles, leurs significations, les dessins qui représentaient les commerces, les sociétés ... tout était trop kawaii. Je ne pouvais afficher un air faussement réservé quand l'enthousiasme me brûlait l'âme avec une ardeur hors de contrôle. Je souriais à tout, à tout le monde, à tel point que ma mâchoire, n'était pas habituée à être autant contracté par le bonheur, en était douloureuse.
J'avais beau me rappeler ma situation délicate, mon triste sort, l'avenir incertain, les engueulades ou les violences franchement physiques éclateraient (eux donneurs, moi réceptrice) quand je finirais par rentrer, rien n'y fit. J'étais exaltée. Le bonheur est une chose trop puissante pour être contré et défait par même les pires craintes. Le bonheur est une puissance hors de la portée de la conscience limité de l'humain. Le bonheur est un monstre géant tout simplement hors de la portée de la mesure concrète de l'esprit humain.
Nous nous promenâmes dans les rues commerciales donc, et je croquais tout ce que je pouvais avec ma caméra digitale. La platitude du quotidien d'une ville aussi éphémère et passionnément vivante, toute l'exaltation de la routine qui était la chose la plus normale et la plus dénuée d'intérêt pour ceux qui la vivaient. Aveugles inconscients. Les enfants qui allaient à l'école primaire, les collégiens qui se pressaient pour arriver au collège avant la cloche, les hommes de bureau, les "salary men", les marchants qui ouvraient boutiques ou cafés, les femmes en costumes strictes mais beaux (seraient-elles des "office ladies" ? ou des vendeuses dans des grandes superficies ?), les gens à vélo, les gens à pieds, valises, sacs à dos, chaussures, talons. Kamenashi s'amusait de mon enthousiasme sans bornes. Moi je vivais. J'aurais voulue le remercier, lui exprimer ma gratitude pour son aide, partager mon bonheur sans mots (mais peut-être que les japonais eux avaient une expression pour définir la joie subtile - déchirant, ardent, déchaîné, doux, comme un élixir, comme un rêve profond sans peur de réveil - et férocement joyeux de vivre ?) mais la langue me limitait et les mots du dictionnaire ne suffiraient pas.
Lorsque je regardai ma montre, beaucoup de rues, de commerces, de gens, beaucoup de pas plus tard, alors que le soleil était maintenant conquérant fier dans le ciel bleu, il me répondit silencieusement qu'il était huit heures trente trois minutes. Trois heures et trente trois minutes. Quatre-vingt treize minutes. Cinq mille cinq cents quatre-vingts minutes. Mais quelle échange - mais quelle belle affaire ! Contre trois misérables heures perdues de la totalité qui m'était alloué dans cette vie, j'en serais à jamais bouleversé par la quantité et la qualité intense que j'ai vécue et ressentie. La valeur de l'acquis dépassait supérieurement (effrontément) la valeur du laissé.
Me prenant par la main, maintenant sans aucune gêne, il me tira vers le parc. La propreté des lieux me surprit. Bien sûr, j'en avais vue dans les drames ou dans les mangas, mais la réalité était si fidèle réflexion de la fiction médiatisée que cela me toucha quand même à un degré considérable.
Je sortis mon appareil photo et commençai à prendre des photos de tout sous tous les angles possibles. Les balançoires, les glissoires, les bancs. Tout était impeccable et bien ordonné. D'une précision calculée pour le confort, l'amusement et la beauté visuelle que l'ensemble représentait. Il était encore trop tôt pour que le parc soit fréquenté et l'air tiède se réchauffait tout doucement. Mon guide s'assit sur une balançoire et me regardait en souriant. Il prit le dictionnaire que j'avais déposée près du poteau et le feuilleta. Son air absorbé était ultra photogénique et je ne pus résister à la tentation de le croquer sur le vif, comme disent les photographes. Il me sourit encore et se prêta au jeu, m'offrant des regards et des sourires parfaits pour la caméra.
"You are good!" (Tu es bon !)
Je ne pus me retenir de partager cette exclamation, même si je me rendis compte dans la seconde après qu'il n'avait probablement pas compris.
Je lui pris doucement le dictionnaire des mains pour chercher le mot dans le dictionnaire et le pointai. Il le prononça et y rajouta un "arigato" plus doux et pas exactement gêné, mais peut être dans les tons de la reconnaissance sincère.
La valeur du compliment des étrangers est plus forte puisqu'un étranger n'a aucun compte à rendre à personne, et que son opinion est directe et claire. L'étranger n'a aucun besoin de travestir la vérité de la plus fine diplomatie pour ne pas heurter les sentiments - ainsi que la relation qui le lierait à la personne concernée, soit le receveur.
Je pris une dernière photo spontanée de son visage et fermai ma caméra. Il se leva et nous traversâmes le parc pour abouter dans un quartier comme entre deux mondes. Entre la banlieue où habitaient les honnêtes et travailleurs citadins, et le centre ville, leur lieu d'existence du lever au coucher du soleil. Nous nous rapprochions donc du coeur palpitant de Tokyo. De la même manière, mon propre coeur palpitait et s'accélérait comme la circulation des automobiles quelques rues plus loin.
La rue, cimentée comme partout ailleurs dans le monde, semblait pourtant plus confortable ici. Nulle part je ne vis de très larges fissures ou de nids de poules. Les arbres étaient hauts et beaux, en santé, verts. Sur les côtés, les rayons du soleil qui parvenaient jusqu'au sol, en passant au travers du feuillage abondant des arbres, formaient un patchwork chaotique et mobile sous mes pieds, sur mon visage.
Je m'arrêtai soudain, en plein milieu de notre marche, fermai les yeux et respirai à fond.
"Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse ... Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse?" dis-je à voix haute à moi même, soudain inspirée par les paroles sages de Musset. Avait-il lui même connu pareille exaltation ?
C'était en français mais je pouvais me permettre ce petit luxe.
Lorsque j'ouvris les yeux, il se tenait très proche devant moi, me regardait avec une expression interrogative sur le visage.
"Furansujin ?" (フランス語)
J'approuvai de la tête. Sa manière de le dire était tellement mignonne. Je ne pus m'en empêcher de répéter après lui, dans un murmure incertain mais en essayant de reproduire les mêmes sons que lui.
Soudain il éclata de rire. Je souris, ne sachant pas pourquoi il riait. Je pensais qu'à coup sûr ma prononciation était écorchée ou très prononcée ou à vif.
"Kazuya Kamenashi" ( 亀梨和也 ) dit il en se penchant devant moi à la manière polie de le faire.
Je souriais quand il se releva pour me faire face.
"Tökés Emilia" (Teu-ké-shh Êmili-aw)
Je prononçai mon nom en hongrois, je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être que je voulais être authentique. Je me penchai à mon tour et me relevai après un moment que je calculai comme respectable et poli.
Il avait ses bras le long de son corps et je remarquai à quel point il était mince et délicat physiquement et pourtant l'assurance qui se dégageait de lui ... non que ce fut foudroyant et brutal, mais appréciable par sa présence vraiment notable et prononcé juste ce qu'il fallait pour que je change ma perception de lui.
Je me répétai son prénom dans ma tête. "Kamenashi. Kamenashi. Kame-na-shi." C'était un prénom auquel je n'étais pas habituée, mais il ests vrai que mes connaissances du monde japonais se limitaient honteusement aux shoujo mangas et aux animés.
Après ce moment de présentations plus ou moins formels, il me reprit la main et me guida à travers le quartier, qu'il indique sur une page de mon guide routier comme étant Shinjiku. Nous frôlions le coeur, l'âme de Tokyo.
J'essayais d'analyser la manière dont il me tenait la main, mais rien n'y était flagrant. Sa poigne était douce et ferme mais rien d'intime ou de possessif. Parfaitement poli et courtois, formel et détaché sans l'être tout a fait. Cela me fascina complètement. Ces gens pouvaient être complexes même dans leur manière - simple de base - d'exister et d'agir - et de serrer la main d'une étrangère.
* * *
Il me fit visiter les grandes avenues, les petites rues. Nous traversâmes des passages historiques, des immeubles à bureaux hauts comme s'ils voulaient la prétention d'effleurer les avions, des constructions faits de verre et de béton aux lignes précises et harmonieuses, des petites boutiques charmantes, des marchants enthousiastes ou à moitié endormis, tout dépendant de la fréquentions de leurs établissements respectifs. Les symboles, leurs significations, les dessins qui représentaient les commerces, les sociétés ... tout était trop kawaii. Je ne pouvais afficher un air faussement réservé quand l'enthousiasme me brûlait l'âme avec une ardeur hors de contrôle. Je souriais à tout, à tout le monde, à tel point que ma mâchoire, n'était pas habituée à être autant contracté par le bonheur, en était douloureuse.
J'avais beau me rappeler ma situation délicate, mon triste sort, l'avenir incertain, les engueulades ou les violences franchement physiques éclateraient (eux donneurs, moi réceptrice) quand je finirais par rentrer, rien n'y fit. J'étais exaltée. Le bonheur est une chose trop puissante pour être contré et défait par même les pires craintes. Le bonheur est une puissance hors de la portée de la conscience limité de l'humain. Le bonheur est un monstre géant tout simplement hors de la portée de la mesure concrète de l'esprit humain.
Nous nous promenâmes dans les rues commerciales donc, et je croquais tout ce que je pouvais avec ma caméra digitale. La platitude du quotidien d'une ville aussi éphémère et passionnément vivante, toute l'exaltation de la routine qui était la chose la plus normale et la plus dénuée d'intérêt pour ceux qui la vivaient. Aveugles inconscients. Les enfants qui allaient à l'école primaire, les collégiens qui se pressaient pour arriver au collège avant la cloche, les hommes de bureau, les "salary men", les marchants qui ouvraient boutiques ou cafés, les femmes en costumes strictes mais beaux (seraient-elles des "office ladies" ? ou des vendeuses dans des grandes superficies ?), les gens à vélo, les gens à pieds, valises, sacs à dos, chaussures, talons. Kamenashi s'amusait de mon enthousiasme sans bornes. Moi je vivais. J'aurais voulue le remercier, lui exprimer ma gratitude pour son aide, partager mon bonheur sans mots (mais peut-être que les japonais eux avaient une expression pour définir la joie subtile - déchirant, ardent, déchaîné, doux, comme un élixir, comme un rêve profond sans peur de réveil - et férocement joyeux de vivre ?) mais la langue me limitait et les mots du dictionnaire ne suffiraient pas.
Lorsque je regardai ma montre, beaucoup de rues, de commerces, de gens, beaucoup de pas plus tard, alors que le soleil était maintenant conquérant fier dans le ciel bleu, il me répondit silencieusement qu'il était huit heures trente trois minutes. Trois heures et trente trois minutes. Quatre-vingt treize minutes. Cinq mille cinq cents quatre-vingts minutes. Mais quelle échange - mais quelle belle affaire ! Contre trois misérables heures perdues de la totalité qui m'était alloué dans cette vie, j'en serais à jamais bouleversé par la quantité et la qualité intense que j'ai vécue et ressentie. La valeur de l'acquis dépassait supérieurement (effrontément) la valeur du laissé.

