L'eau était terriblement chaude mais mon corps l'acceptait tout naturellement, sans résistance, comme la chose la plus singulièrement normale ce soir là.
J'étais dans le ofuro de la seconde partie de la salle de bains. L'eau m'entourait de partout et m'apaisait - j'étais assise et pourtant j'avais l'impression de flotter.
Ce n'était plus un bain relaxant, ce n'était plus une immersion de purification. C'était à peine ma conscience qui nageait, qui flottait, qui dérivait sur les flots calmes du grand univers liquide. Oui l'univers est un immense océan et les étoiles dessinent et forment des vagues douces qui berçent les âmes des voyageurs perdus, ou en transit entre deux pensées. J'étais une conscience entre deux pensées.
C'est noir et les étoiles scintillantes colorent et réchauffent mon corps de leurs lumières multiculores. Le fluide de l'univers n'a pas de température unique, mais plutot une radition multiple qui semble se connecter à chaque porre de ma peau. Les différents tons de lumières, les différentes variantes de leur luminosité est comme l'onde de chaleur qui vient doucement me caresser et s'en va ailleurs, caresser ma conscience, parcelle par parcelle.
C'est blanc et l'eau est une existance paisible qui se contente de transmettre son essence de vie même : sa chaleur sacrée. Alchimie parfaite entre sa nature liquide et la nature evanescente et pourtant coriace son ennemie, le feu. C'est immobile et je flotte sur place, en fait je suis assise mais les vagues dans le bain donnent des fausses impressions de dériver.
J'avais fermée les yeux pour mieux me laisser imprégner par le mystique de l'expérience.
"Emi-chan ?"
Je ne voulais pas ouvrir les yeux et sa voix était plus douce et plus harmonieuse qu'à l'habitude. Le silence parfait qui régnait dans la pièce aux murs de céramique rendait le son de sa voix plus musicale et presque comme une prière.
Il se tenait là, sur mon côté droit. Je ne me tournai pas tout de suite pour le regarder, mais plutôt, tatai le terrain avec un oeil à peine ouvert - ma vision périphérique me rassura avant que je ne tourne ma tête pour le regarder. Je finis quand même par ouvrir les yeux.
Il se baissa au niveau du bain, les bras sur le rebord en céramique blanche. Je sentais le sang me monter aux joues. J'étais nue dans ce bain, moi. Lui avait eue la décence de garder une serviette autour de sa taille, m'offrant pourtant par la même occasion le délice délicat de son corps dénudé. Je remarquai ses lignes fluides comme l'eau du bain, harmonieux, doux, naturels et son adorable petit nombril, comme la poignée d'une porte fermée qui donnait sur un secret qu'il était imprudent et indécent de découvrir si tôt. La blancheur de sa peau me fit sourire sans raison particulière.
Ses doigts se glissèrent dans l'eau, distraitement, faisant de miniscules petites éclaboussures, se contant surtout de glisser au travers des vagues du feu liquide. Mon attention se porta un instant sur ses longs doigts minces : comme ils étaient beaux et délicats.
Les gouttes d'eau sautillèrent dans la direction dans laquelle ses doigts les guidaient ; vers moi.
" Emi-chan ..."
Je ne voulais pas le voir – je voulais qu'il soit une voix uniquement, une présence invisible et pourtant bien matérielle qu'il prouvait par ses contacts imprévus et rassurants. Ses doigts touchaient parfois mes jambes, mes genoux, mes bras, le dos de mes mains, une fois je sentis le frôlement du bout de ses doigts sur le côté droit de mon visage – la rondeur de la joue, le petit tracé en vallons de mes lèvres, puis le fantôme de ses doigts se retranchèrent et se contèrent de touchers espacés, mais pourtant réguliers, de mes jambes et aux tes lieux communs et dépourvus de limites sensuelles interdites.
" Je suis quoi pour toi ? "
- Un rêve impossible incarné.
- Et ton meilleur ami ?
- Un rêve qui est réel au réveil de chaque matin. Mais je suis heureuse d'avoir eue la chance incroyable d'avoir croisée vos deux chemins. L'étoile filante et la planète.
- Toi tu es quoi, alors ?
- Une pure paysanne authentique dépourvue d'ambition, de corruption, de superficialité mondaine. Je ne sais pas vraiment ... un genre d'astéroïde à la dérive dans l'espace. Un jour une planète ou une étoile filante m'assimilera à lui et je cesserais de flotter à la dérive."
Un silence s'instaura et la chaleur de l'eau m'infusa comme si j'étais une plante exotique – du thé vert peut-être – me faisant perdre mes allusions cosmiques pour les remplacer par des images plus naturelles et terrestres. J'étais devenue une feuille, une herbe, une brindille solitaire et pourtant entourée par la multitude dans une jungle tropicale où l'air empli de fines gouttelettes d'eau brûlantes se posait sur ma peau et m'enveloppait paresseusement. J'étais une petite existence minuscule qui se contentait de n'être que ça ; une conscience sans but, sans limites, sans temps. Simplicité naturelle. Vide bienveillant.
Une vague de chaleur liquide – l'eau du bain – vint se briser sur mon corps à la hauteur de mes épaules, juste un peu en dessous. J'ouvris les yeux. Kamenashi me regardait, fasciné, attendri, curieux. Il fronça les sourcils, sembla cogiter une pensée et murmura.
" Où étais tu ?
- Pardon ?
- Tu semblais méditer. À quoi pensais tu ?
- J'étais une brindille d'herbe dans la jungle humide et tropicale avant que la vague que tu as envoyée ne vienne s'écraser sur la plage de mes épaules."
Il sourit et eut un petit gloussement joyeux. Je me rendis compte que mes paroles étaient plutôt poétiques et imagées.
" Tu aurais due naître Japonaise. Tu n'as pas une âme occidentale. Pas comme les autres, d'après ce que je connais de la culture occidentale."
Je le regardait dans les yeux et trouvais son regard fascinant et profond. Réalisant que je pouvais le mettre mal à l'aise, je descendis mon regard vers ses épaules rondes et fines, puis ses bras repliés sur ses genoux. Son pied gauche bougea pour se glisser légèrement entre mes deux pieds. J'ouvris les jambes et il put étendre un peu plus les siens. Nos jambes ainsi entre croisés sans se toucher étaient une image parfaite réflective de notre situation. Intimes et étrangers, sans dépasser les frontières non dites de la vie.
" Pourquoi tu es venue au Japon ? Quand tu m'as répondue la première fois, tu as dit « voyage imprévue » ... pourquoi ? "
Je baissai la tête, soudain submergée par la honte de la vraie raison de mon départ. Je laissai échapper un petit soupir et me décidai à lui avouer la vérité crue, quitte à le choquer, à le blesser, et quitte même à me tâcher de la boue de « l'irrespectabilité » auprès de lui.
" Je voulais fuir une vie qui ne me convenait pas. Je voulais fuir quelque chose que j'arrive seulement à définir comme « pas envie de grandir » mais c'est impossible ça, n'est-ce pas ? Tout le monde doit grandir et apprendre à confronter la réalité et surtout, à gagner la bataille. Je voulais ... je pensais qu'ici j'aurais la force de me suicider; la mort est la solution ultime à tous les soucis. On remet le compteur à zéro et on recommence. Et les Japonais n'en font pas une maladie sociale du suicide, au moins. C'est même une mort honorable dans l'ancien monde des samourais – un honneur qui coule toujours dans vos veines. "
Je laissais l'eau me réconforter encore, me dire tout allait bien désormais. Je laissais le silence de la pièce me souffler mes prochains mots, mes confessions.
" À Montréal, j'avais une vie plutôt misérable et ennuyante. Je vivais dans un monde de rêve la bonne majorité de mon temps. D'un fantasme à un autre, d'une illusion à la suivante, le réel était à peine une base – une matière brute qui me donnait le matériau pour construire ma tour d'Ivoire. Ma s½ur me l'a déjà reprochée une fois – gentiment – que ça me fera du tort. Et une amie m'a aussi dit que quand je tomberais de mon nuage, la chute sera épouvantable et douloureux. Alors j'ai tout fait pour construire ma tour plus haute et plus infranchissable, mon nuage plus invisible et plus haut dans les cieux. Je n'avais pas de liberté, je n'avais pas d'activités hors du Net ... ma vie était virtuelle. Ici j'ai vécue. Ici j'ai eue – et j'ai toujours – l'impression que la vie c'est ça. Respirer l'air et apprécier ce simple geste pourtant automatique et inconscient. Ici le rêve et la réalité ne font plus qu'un et non deux réalités distinctes en opposition féroce."
Un nouveau silence. Il ne dit rien, je supposai qu'il analysait mes raisons, mon passé et pensait soit de quoi répondre, soit quoi ne pas répondre.
" Tu es complètement fascinante, toi !"
J'éclatais de rire.
" Complètement folle aussi."
Il me regarda dans les yeux et me sourit, tout simplement, tout gentiment et soudain je réalisai qu'il était extrêmement charmant quand il souriait comme ça. En même temps le souvenir lointain du sourire de J-3 me brûla le c½ur. Mon unique pont vers la réalité, ma pierre concrète et solide – stable – dans le courrant tumultueux de cette même réalité effrayante et carnivore, ma forteresse et mon vaisseau de guerre et de conquête de l'impossible.